Pourquoi les réjouissantes « Esher Demos » changent le regard sur « l’Album blanc » des Beatles

Des versions acoustiques enregistrées chez George

Le séjour en Inde des Beatles, effectué début 1968 auprès du Maharishi Mahesh Yogi à Rishikesh, s’est avéré particulièrement productif. Coupés de leur biotope (et accessoirement des drogues), John, Paul, George et Ringo ont occupé la majorité de leur temps libre à composer, entre deux séances de méditation.

Début mai, peu après leur retour et avant d’entrer aux studios d’Abbey Road le 30 mai, le groupe se retrouve chez George Harrison à Esher (Surrey, Angleterre) afin d’enregistrer de premières versions acoustiques de ces nouvelles chansons.

En quelques jours, ensemble ou séparément, ils enregistrent 27 chansons, dont seules 19 finiront sur l’Album Blanc. Ce sont les fameuses « Esher Demos » dont les admirateurs du groupe ont entendu parler depuis longtemps, quand ils ne les ont pas entendues en version pirate.

Les versions des chansons parues sur l’Album Blanc sont évidemment sensiblement différentes. Ce qui permet déjà de poser un regard neuf sur une partie de ce double album.

Il s’agit de versions acoustiques, comme l’étaient les fameuses sessions Unplugged qui ont fait les beaux jours de la chaîne musicale MTV dans les années 90. Le son d’origine était bon, George disposant à l’époque d’un quatre pistes professionnel. Les défauts techniques ont en outre été soigneusement nettoyés dans le mix 2018. 

The Beatles en 1968 : Ringo, John, Paul et George.

The Beatles en 1968 : Ringo, John, Paul et George.

© WA Press

Dans les coulisses de la création

Intérêt évident des Esher Demos : elles nous permettent de monter à bord du cheminement créatif des Beatles. A ce moment là, Paul McCartney, John Lennon, George Harrison et Ringo Starr sont des superstars et doivent composer un successeur à la hauteur de « Sgt.Pepper », leur dernier album révolutionnaire paru l’année précédente. Pas question de se répéter.

Leur idée force de départ est d’en finir avec le psychédélisme et la sophistication des studios et de s’enregistrer jouant tous ensemble comme un vrai groupe de rock. Cela ne va pas vraiment se passer comme prévu. Les dizaines, voire centaines de prises par chanson enregistrées à Abbey Road vont s’avérer exténuantes.

Mais avec les Esher Demos, nous n’en sommes pas là. Nous sommes en amont et certaines chansons sont encore en chantier. Fraîches. Par exemple « Sexy Sadie » a encore du chemin et des arrangements à trouver avant de devenir la version de l’album. Ni « Honey Pie » ni « Yer Blues » n’ont encore leur texte complet. Pas plus que l’hilarant « Glass Onion » sur lequel John chante en partie en « yaourt ».

D’autres en revanche sont déjà quasi terminées, en particulier les sublimes ballades « Blackbird » de Paul et « Julia » de John. On peut apprécier au passage leur science du songwriting et combien même les ébauches sont abouties et entêtantes.

« Back in the USSR » des Esher Demos : une version joyeuse encore en chantier

Sur « Glass Onion » version Esher Demos, John Lennon chante en « yaourt » les paroles qu’il n’a pas encore…

Paul McCartney durant l'enregistrement de l'Album Blanc.

Paul McCartney durant l’enregistrement de l’Album Blanc.

© WA Press

Raretés et vrais inédits

Les « Esher Demos » contiennent 27 chansons. Huit ne sont pas sur l’Album Blanc. Trois d’entre elles ont déjà été dévoilées sur le coffret « Anthology 3 » sous le nom de Kinfauns Demos : « Mean Mr Mustard », « Polythene Pam » et la jolie ballade « Junk » finalement sortie sous le même nom sur le premier album solo de Paul McCartney. Les autres n’ont jamais vu le jour.

« Child of Nature » est une vraie curiosité en ce qu’elle préfigure « Jealous Guy » que John sortira sur son album solo « Imagine » en 1971 avec la même mélodie et d’autres paroles. « Not Guilty » sera revisitée en solo plus tard par George ainsi que « Circles ». Mais pas « Sour Milk Sea » qui n’a jamais été publiée.

Quant à la délirante et drôlatique « What’s The New Mary Jane » enregistrée ensuite à Abbey Road, elle n’a pas été retenue au dernier moment dans l’Album Blanc.

L’inédit « Child of Nature » des Esher Demos deviendra « Jealous Guy » sur l’album solo « Imagine » de John Lennon

Elles témoignent surtout d’un climat étonnamment joyeux 

Ce qui frappe le plus à l’écoute des « Esher Demos » c’est l’ambiance. Fun,  joyeuse, pour ne pas dire euphorique. Les blagues fusent comme des balles de ping-pong, ça sent bon la déconne, la proximité d’esprit, la franche camaraderie. John fait souvent le pitre : il chante avec gourmandise des onomatopées et il raconte à la fin de « Dear Prudence » comment la chanson lui a été inspirée par Prudence Farrow, la sœur de Mia.

« Dear Prudence » version Esher Demos

Le climat témoigne aussi d’une créativité fougueuse artisanale : on retourne sa guitare pour taper en rythme, on claque des mains, on empoigne tout ce qui est à portée pour faire les percussions, on couine, on chante en choeur et on divague au micro pour faire rire les copains. A l’écoute, on ne peut se retenir de sourire. Et de se pincer : un groupe si soudé, si heureux, c’est à n’y pas croire !

La cacophonie joyeuse et barrée de « What’s The New Mary Jane » version Esher Demos

Nous aurait-on menti depuis 50 ans ?

Nous aurait-on menti depuis 50 ans ? Cinq décennies à nous décrire l’Album Blanc comme celui du début de la fin. Comme celui de la tension à son comble et de la dislocation. John n’a-t-il pas dit lui-même un peu plus tard que l’on pouvait « entendre la rupture des Beatles sur cet album » ? Alors on se raccroche aux branches: les « Esher Demos » datant de début mai 68, tout va encore très bien. C’est à l’entrée aux studios d’Abbey Road le 30 mai que cela va se corser.

Mais est-ce si sûr ? Car l’édition Super Deluxe de l’Album Blanc continue de surprendre dans le même sens, avec des démos, choisies sans doute à dessein par Giles Martin (le fils du producteur des Beatles George Martin), où le climat aux studios d’Abbey Road s’avère bon enfant, y compris avec Yoko Ono – écoutez la fin de la démo de « Revolution 1 (Take 18) » par exemple. Finalement, tout n’était peut-être pas aussi noir qu’on le pensait au pays de l’Album Blanc.

Réédition anniversaire des 50 ans de « The Beatles » (Apple/Universal) en différents formats : l’édition Deluxe (3 CD ou 4 vinyles) contient l’album remixé avec les fameuses « Esher Demos ». La version Super Deluxe contient en plus 50 versions démos alternatives, dont les raretés « Good Night », « Step Inside Love », « The inner Light » et « Across the Universe ».

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